cérémonie commemorative des combats du 09 et 10 juin 1940: 17 juin 2018 ( voir notre page agenda)

Aspirant Raymond BOVERAT

Chef de section à  la  Compagnie  Régimentaire d'Engins

(Brienne  sur  Aisne  ,  Bois des  Usages  ,  Auménancourt )

 

 

« Le 17 mai , alors que nous prenons contact avec des officiers anglais appartenant à une division britannique qui doit nous relever , nous recevons brusquement l’ordre de nous reporter immédiatement de quelques kilomètres en arrière .La division doit partir pour une destination que nous ignorons …..Apres quelques heures de marche nous embarquons aux premières heures de l’aube dans des autobus parisiens , venus de la capitale , pour nous prendre et , à tout vitesse , nous filons vers l’ouest par la grande route de Verdun .Nos antichars , nos mitrailleuses et leurs chevaux nous suivent sur des camions du régiment et de la division .
Mes soldats sont enchantés de ce mode de locomotion ; ils s’amusent à faire manœuvrer les sonnettes des autobus et les rouleaux sur lesquels on lit à l’arrière : Montmartre , Saint Lazare ….

Après avoir roulé 16h nous débarquons en fin d’après midi à une dizaine de kilomètres au nord de Reims , et nous voyons se dérouler à ce moment au dessus de nos têtes , un très violent combat aérien entre aviateurs anglais et allemands

Nous venons occuper , au sud de l’Aisne , les positions que la 44ème division, reporté plus à l’ouest , vient de quitter , et que nous allons sans doute être appeler a défendre …..
Nous allons nous installer sur un front de 24 kilomètres qui , au début de juin , sera ramené à 20 kilomètres , de Berry au Bac à gauche à Avaux exclu à droite .Le 151ème RI est affecté à la défense de l’extrême droite de ce front , avec comme centre principal sur sa première ligne , le village de Brienne dans un saillant de la rivière …..


Le colonel DAVAL installe son poste de commandement à 4 kilomètres au sud de l’Aisne à Orainville , village situé sur la Suippe , petit affluent de l’Aisne coulant d’est en ouest .C’est la que je passe ma première nuit , marqué par l’arrivé sur l’agglomération de quelques obus qui y allument un incendie .

La compagnie régimentaire d’engins est commandé depuis quelques jours par le Capitaine Le Marois , sous les ordres duquel j’ai déjà servi au 3ème bataillon : il a reçu cette affectation en même temps que son troisième galons .Mais il dispose de peu de temps pour s’occuper de sa compagnie ; en effet le colonel Daval , n’ayant pris que récemment le commandement du régiment , en connaît peu les cadres : appréciant la conscience et la compétence professionnelle du capitaine le Marois , et sa connaissance de tous les commandants de compagnie et de sections , il le garde la plus grande partie du temps auprès de lui et l’utilisera surtout pendant la prochaine bataille comme un officier supplémentaire de son état major.


Le lendemain de notre arrivé , de bonne heure , le colonel me donne l’ordre , en présence du capitaine le Marois , d’aller étudier , au bord de l’Aisne , quelles seront les positions les plus avantageuses pour la mise en place des antichars de la compagnie d’engins . Le temps est magnifique et tout est calme .Je part tranquillement , le mousqueton a la bretelle , accompagné de l’un de mes soldats .Alors que nous approchons du village de Bertricourt , après avoir à peine fait deux kilomètres , une salve de 4 obus de 105 éclate brusquement à moins de 100 mètres de nous .Nous nous plaquons par terre .De nouvelles salves succèdent à la première , encadrant le village , qui est occupé par une de nos sections .Devant cependant continuer ma reconnaissance et pour cela traverser Bertricourt , je le fait sans aucun plaisir , courant entre les salves et m’efforçant d’être plaqué au sol quand elles arrivent …..

Peu de jours après notre arrivé , sur l’ordre du corps d’armée , notre division fait sauter les ponts de l’Aisne , mais non ceux du canal ; cette destruction faite au contact de l’ennemi , donne lieu , par endroits , à de violents combats d’infanterie .
Les Allemands nous laissent une vingtaine de jours pour organiser nos positions , ce qui consiste surtout pour les servants des antichars à creuser des trous profonds , reliés par des boyaux , et des abris couverts de rondins …..

Ma section organise successivement trois positions différentes - ce qui l’oblige à recommencer trois fois - non pas seulement en raison du raccourcissement du front de la division à l’ouest et de son extension à l’est , mais aussi parce que chaque commandant de compagnie voudrait être appuyé par des antichars…..

Le ravitaillement , facilité par la présence dans la région de stocks constitués par les Anglais , et amélioré par ce que nous trouvons dans des fermes abandonnés , est satisfaisant .Mais les moustiques nous rendent la vie pénible et nous souffrons beaucoup de la soif .L ‘ eau des puits est en effet malsaine , et les hommes trouvent qu’un demi litre de vin par jour pour toute boisson sous un soleil brûlant , est bien insuffisant …..

Je suis allé voir un jeune sous lieutenant , récemment sorti de saint Cyr , qui commande une section au bord de l’Aisne .Tout est calme et nous causons tranquillement dans un trou .Voulant regarder quelques choses dans la plaine , il se hisse au bord du trou et s’y assied , le dos tourné vers la rivière : un obus que nous n’avons pas entendu vient l’atteindre en plein corps et le coupe littéralement en deux .Ses jambes et son ventre , sectionné a la hauteur de la ceinture reste seul sur le parapet , puis glissant dans le trou : c’est une vision horrible , qui me hantera pendant des jours et des nuits…..

Le moral des mes hommes n’est pas mauvais, mais les départs en permission des soldats ont été si mal organisés que, malgré mes réclamations , prés d’un tiers d’entre eux n’ont pas encore obtenu la deuxième permission qu’ils aurait du avoir .Ceux la ne sont pas de bonne humeur , et cela se conçoit …….

Fin mai , je suis avec ma section à Brienne , qui n’est qu’a 500 mètres du canal et à un kilomètre de l’Aisne ; ce petit village est pratiquement au même niveau que les berges de la rivière , tandis qu’en face de nous , à 500 mètres de l’Aisne plusieurs collines dominent nos positions de 30 à 50 mètres : de leur sommet , les Allemands verront tous les mouvements de nos troupes dés qu’elles ne seront pas dans des bois , et ils pourront régler admirablement le tir de leur artillerie .Nous ignorons tout , au contraire , de ce qui se passera derrière ces crêtes .

Mon poste de commandement est installé dans le parc du château de Brienne ; ce n’est pas une cagna mais un trou recouvert de plusieurs couches de rondins et de terre , dans lequel je peux à peine m’étendre couché en chien de fusil , les genoux sous le menton .Un de mes canons est en position face au nord ouest , derrière un mur que j’ai fait percer ; le deuxième -une des pièces du deuxième bataillon - à 150 mètres plus à droite , bat la plaine au nord du village .J’ai du mettre ma troisième pièce à la disposition de mon camarade Bayle , sous Lieutenant comme moi , qui commande une section posté dans la partie Est de Brienne. Nous appartenons à la même promotion des élèves - officiers de réserve de St Cyr - ;c’est un garçon de très grand courage , qui s’est distingué dans le corps franc du régiment…..

Le  " chateau  de  Brienne " et son parc  ou  est  installé le poste de  commandement  de l'Aspirant Boverat

   

Le mur d'enceinte du "chateau " .On  y  apercoit  encore  la trace   des  emplacments  des canons  ou  des  fusils  mitrailleurs




Du 5 au 8 juin , nous entendons le canon gronder de plus en plus violemment à notre gauche , dans la région du chemin des dames .Les allemands essaient ils de percer par là ?

Le 8 juin ,le 1er bataillon du 151ème RI est en position au nord et au nord est de Brienne , le long de l’Aisne et du canal , sur un front de deux kilomètres , avec une cinquantaines d’hommes , ceux de Bayle dans le village .Le 2ème , sous les ordres du commandant Bertrand , dont je dépends fait face au nord ouest , à l’ouest et au sud ouest de Brienne en face du village d’Evergnicourt , qui est tenu par les Allemands sur la rive nord de l’Aisne , et de celui de Neufchâtel , qui est à cheval sur la rivière .Son front a également une étendue de deux kilomètres , et son poste de commandement est installé dans le bois qui s’étend au sud est de Brienne , à 1500 mètres de notre position……
 

Le 9 juin , à 4 heures du matin , je suis réveillé par un fracas épouvantable .Je mets mon casque , prend mon masque à gaz et , empoignant mon mousqueton , je sors le haut du corps de mon abri .J’ai sous les yeux un spectacle terrifiant ,dans un vacarme infernal : une trombe d’obus s’abat sur Brienne et sur tous ses environs .Mais deux minutes plus tard je ne vois plus rien , car une grande partie des obus dégagent une épaisse fumé blanchâtre , d’odeur acre et désagréable .Ma première pensé comme celle des hommes qui m’entourent , est que nous respirons des gaz asphyxiants , et nous nous hâtons de mettre nos masques , mais nous constatons au bout d’un instants que ce sont des obus fumigènes qui produisent cette fumé ..Ils ne sont malheureusement guère moins redoutable que des obus à gaz , tant ils sont efficaces …….

Avant même que ces obus fumigènes aient cessés de pleuvoir , nous entendons éclater la fusillade aux bords de l’Aisne , puis des armes automatiques se mettent à cracher : l’infanterie allemande doit passer à l’attaque …….

Tous le monde est à son poste , mais nous avons déjà des blessés et des tués .Un de mes premiers atteint a été mon sergent chef , Krier ; un éclat d’obus lui a labouré la face à la naissance des cheveux ; son visage est effrayant à voir : il semble porter un masque de sang…..

Profitant du ralentissement du bombardement les blessés pouvant marcher gagnent le poste de secours installé dans une grande cave , à Brienne , des camarades y transportent les plus grièvement atteints .Des bâtiments brûlent dans le village ; un incendie s’est également allumé dans le château qui est derrière mon poste de commandement …..

Des hommes blessés sur la ligne de combat commencent à se replier vers nous ……Nos brancardiers vont en ramasser à la lisière du bois , deux d’entre eux vont même avec un extrême courage , en chercher en terrain découvert .Les voyant se diriger en un endroit constamment balayés par des mitrailleuses ennemis , nous leur faisons signes , à grands gestes , de s’arrêter : ne nous voyant pas , ils continuent à avancer et sont tués tous deux à deux cents mètres de nous
Vers 6 heures , il semble que les Allemands ont franchi le canal en face d’Evergnicourt - j’apprendrai plus tard qu’ils l’ont fait au moyen de nombreux canaux pneumatiques – et que notre 2ème bataillon s’est concentré sur sa gauche entre l’Aisne et le canal , dans les bois qui , sur notre rive entourent Neufchâtel , c’est à dire à environ 1200 mètres de ma position .L’ennemi concentre sur lui son effort et ne marche pas sur Brienne , mais ils continuent à nous bombarder .J’envoie un coureur au poste de commandement du bataillon pour rendre compte de la situation dans mon secteur et des pertes de mon détachements . Celles ci augmentent peu a peu , comme je m’en rends compte en parcourant une fois de plus la ligne de nos trous et boyaux .Alors que je suis entrain de passer d’un trou à l’autre , un obus éclate à 2 metres de moi , à ma droite : il tue un homme qui est à ma gauche .Quant à moi, mon manteau est mis littéralement en lambeaux et je reçois dans la main gauche un petit éclat qui entre à la à la base du pouce et me traverse la main dans sa largeur sur 5 centimètres , me paralysant plusieurs doigts , d’autres éclats déchirent mes jambières de cuir et me blessent sur deux jambes .Je suis abruti par le choc et resterai à moitié étourdi pendant plus d’une heure .J’enroule mon mouchoir autour de ma main qui saigne beaucoup , mais je n’est pas le temps d’aller me faire panser .

En effet , d’heure en heure le bruit de la fusillade et des tirs de mitrailleuses se rapproche , et c’est d’autant plus inquiétant que je ne sais rien de ce qui se passe , le bois qui est au sud ouest de Brienne me bouchant la vue dans la direction du combat . De temps en temps , quelques blessés , aidés ou non par des camarades , nous arrivent à travers bois , mais les seuls renseignements a en obtenir sont que les allemands sont très nombreux , que nous avons beaucoup de tués et de blessés et qu’on se bat à courte distance ..Ne recevant pas de nouvelle instruction du poste de commandement du 2ème bataillon , je ne peux me renforcer que sur ma gauche en y transférant deux fusils mitrailleurs qui était sur ma droite , et en utilisant de ce coté les quelques hommes valides et les blessés les plus légers qui ont reflués de l’avant , ces derniers après pansements sommaires …… Nous ne faisons , mes hommes et moi , que recevoir les coups sans pouvoir les rendre , car nous ne voyons toujours par l’ennemi .D’heure en heure je trouve dans les trous ou bien l’on me signale de nouveaux morts ou de nouveaux blessés : c’est horrible !

Il fait une chaleur torride et nous mourrons soif.

Vers onze heures je fais pour la deuxième fois , porter un compte rendu au poste de commandement du bataillon ; je ne reçois pas de réponse ; il en sera de même pour deux autres messages que j’enverrai l’après midi : aucun ordre ne me parviendra avant la fin de la journée .

Peu après, un obus tombe sur mon deuxième canon, le démolissant et tuant et blessant plusieurs de ses servants.

Vers midi , je suis obligé d’aller me faire panser à Brienne : le mouchoir qui entoure ma main n’est plus qu’une éponge sanglante et mes chaussures sont rouges de sang .Le pauvre village ou plusieurs maisons brûlent est déjà très abîmé . J’entre dans la cave ou se trouve le poste de secours .Le spectacle est affreux : il est plein de grands blessés et il y a du sang partout .Je suis obligé de m’arrêter en haut de l’escalier et de m’appuyer au mur , car les râles des blessés , l’odeur du sang et de l’éther et l’air confiné me font tourner la tête ; c’est en vain toutefois que je lutte contre le vertige : je perds connaissance et on me ramasse au bas des marches .

On me panse rapidement : ma jambe gauche n’a que des blessures superficielles ; la droite est plus sérieusement atteinte , mais pas de façon grave ; c’est ma main qui m’ennuie le plus , car deux doigts ne remuent plus du tout et un troisième remue à peine ; elle me fait beaucoup souffrir .Sitôt que les infirmiers ont fini avec moi je reviens à mon poste de commandement , ou j’enroule autour de mes pansements de mes jambes des bandes molletières que j’ai dans mon sac ……..

D’après les blessés qui arrivent à travers le bois , les allemands gagnent du terrain au sud de Neufchâtel , malgré l’extrême courage avec lequel le 2ème bataillon lutte depuis prés de huit heures .Les allemands sont puissamment aidés par l’artillerie , tandis que j’ai l’impression que la notre ne parvient guère à nous soutenir

Je crains de plus en plus d’être tourné par le sud ouest ou de voir soudain les allemands surgir des bois qui nous entourent : il faut absolument que je sache jusqu’où ils ont pu avancer. Je prends donc quelques hommes avec moi et, tantôt marchant, tantôt rampant, je m’enfonce dans le bois qui nous séparent du canal. Je ne tarde pas à constater, par les balles qui sifflent à nos oreilles, que les allemands y ont pénétré eux-mêmes, après avoir passé le canal : ils doivent être maîtres du pont qui le franchit, chose très grave pour les compagnies qui se battent encore aux abords de l’Aisne…

Je rends compte, par messager, au poste de commandement du bataillon, des résultats de cette reconnaissance, et de ma situation.
Pendant toute la journée, qui semble interminable, l’ennemi poursuit son mouvement d’encerclement. Le bruit du combat d’infanterie passe du sud ouest au sud. Une deuxième reconnaissance que je fais deux heures après la première, me montre que l’ennemi s’est renforcé et a progressé dans le bois qui me sépare du canal…

Heureusement le premier bataillon a pu, au nord est de Brienne, contenir les allemands que le terrain ne favorise pas autant dans ce secteur. M’étant assuré que l’ennemi ne cherche toujours pas à s’approcher du village par le nord ou le nord ouest, je réunis quelques hommes et, leur faisant emporter un fusil-mitrailleur, je retourne avec eux à la lisière sud du bois, pour prendre à partie les fantassins ennemis, mais des groupes atteignant jusqu’à 100 hommes ou plus, au total l’effectif de plusieurs compagnies, que je vois avancer lentement dans la plaine. Nous leur envoyons quelques coups de fusils et quelques rafales de fusil-mitrailleur ; ils y répondent, mais sans insistance, et ne prononcent pas de mouvement offensif dans notre direction. J’aime autant cela, car il faut que je regagne mon poste de commandement : si nous étions accrochés par eux nous risquerions d’être pris à revers par les allemands qui ont passé le canal dans le bois.
La journée avance ; nous enterrons nos morts quand le tir de l’artillerie ennemi nous laisse un instant de répit. Les pertes de mon détachement sont terribles : plus de la moitié des 80 hommes qu’il comptait ce matin sont tués ou blessés. Je comble en partie les vides de mes sections avec des hommes appartenant aux compagnies des bords de l’Aisne qui, se faufilant dans les bois à travers les groupes d’allemands, sont parvenus à nous rejoindre, mais maintenant s’ajoutent aux obus de l’ennemi les balles de ses fusils et de ses mitrailleuses, qui sifflent autour de nous, et dont les rafales balayent les deux rues principales de Brienne, orientées d’ouest en est. Plusieurs de mes hommes sont touchés par elles.
D’autre part le premier bataillon du 151eme recule à l’est du village ; Bayle est donc dans la même situation que moi : si nous ne recevons pas l’autorisation de quitter Brienne, nous allons y être encerclés.
Enfin, vers 19 heures, j’apprends qu’ordre est donné aux défenseurs du village de se replier en direction du bois des Grands Usages : il n’est que temps car, en deçà du canal, les allemands ne sont plus, par endroits, qu’à 100 mètres de nous.
Impossible, malheureusement, d’emmener mon premier canon ; mes chevaux étaient hier soir dans une écurie du village, mais en admettant qu’ils soient encore vivants il n’y a aucune possibilité d’en emmener un sans qu’il soit atteint par des balles de l’ennemi. D’autre part, un antichar de 25 millimètres pèse 400 kilos et pour emmener le mien je serais obliger de le faire passer par une des rues du village que les allemands tiennent sous leur feu : essayer de le remorquer à bras sur cet itinéraire, ce serait faire tuer du monde inutilement, car nous ne passerions certainement pas. Je fais donc enlever et enterrer sa culasse, et détruire son appareil de visée, pour le rendre inutilisable. Je n’ai pas eu l’occasion de tirer un seul obus, n’ayant aperçu aucun blindé allemand, et mes projectiles, qui sont des perforants, n’ayant aucune efficacité contre des fantassins.

Je fais le tour de ma position pour réunir tous mes hommes, dont les trois quarts sont maintenant abrutis par le bruit, la soif, les visions d’horreur des heures qu’ils viennent de passer depuis le lever du jour : ils sont heureux d’apprendre qu’ils peuvent enfin partir. Nous sommes obligés, par malheur, de laisser au poste de secours quelques-uns de nos grands blessés, qui n’ont pas encore été évacués par des ambulances ; les blessés pouvant marcher se joignent à nous, ainsi que quelques hommes du 1er bataillon.
Nous nous replions de trois kilomètres vers l’est à travers bois, après avoir récupéré au passage ma 3° pièce, qui a encore son cheval, ainsi que ses servants…

Je dois avoir une soixantaine d’hommes avec moi, et quelques autres nous rattraperont encore. Tous emportent leurs armes : fusils-mitrailleurs, fusils ou mousquetons…

Un peu avant minuit nous arrivons enfin à la corne nord est du bois des Grands Usages. Il est occupés par des pionniers, et par des réservistes aussi mal armés qu’eux ; ils ont souffert sérieusement de bombardements d’artillerie et d’aviation, mais ont ordre de défendre le bois qui est attaqué. On me dit en même temps que l’ennemi aurait déjà pénétré dans l’est du bois, mais ce n’est là qu’un bruit rapporté par des soldats et que je ne peux vérifier, ne parvenant à joindre aucun officier.
Comme il est normal, en tout cas, de défendre le bois, nous commençons sans tarder, malgré notre extrême fatigue, à organiser sa lisière nord est, à creuser des trous, à mettre le canon et les fusils mitrailleurs en position.
Nous n’avons pas fini de creuser quand j’apprends, moins de 3 heures après notre arrivée, que les troupes occupant le bois des Grands Usages ont reçu l’ordre de se replier. Je réunis à nouveau tout mon monde et nous recommençons une marche de nuit. Pendant 3 kilomètres nous avançons à travers champs ; des hommes se relayent une fois de plus pour pousser le canon. Nous arrivons à l’aube à Auménancourt le Grand, au nord de la Suippe, plus harassés que jamais.
Je fais mettre les canons et les fusils mitrailleurs en position à l’entrée du village, et les soldats s’installent dans quelques maisons voisines tandis que je parcours les rues pour reprendre contact avec d’autres éléments du régiment. Je rencontre, pèle mêle, des isolés des 2èmes et 3èmes bataillons du 151ème Régiment et des pionniers qui m’ont l’air d’être tous plus ou moins désemparés. Je retrouve parmi eux la section de mortiers de ma compagnie d’engins, qui a pu sauver ses deux mortiers de 81 et quelques soldats de la section des canons anti-aériens Oerlikon : eux n’ont pas pu ramener leurs pièces du bois des Grands Usages, ou plusieurs d’entre elles ont été détruites au cours de bombardements très violents qui ont tué une partie des servants.

C’est sur cette triste nouvelle que se termine cette effroyable journée du 9 juin, où j’ai vu tomber tant d’hommes autour de moi et où mon pauvre régiment a dû reculer, malgré le courage magnifique de tous ces combattants, devant un ennemi beaucoup plus nombreux, auquel une aviation maîtresse de l’air, une artillerie plus puissante, un meilleur armement et, par surcroît, un commandement plus jeune assurant une supériorité écrasante.


Je n’est pas eu le temps de fermer l’œil de la nuit quand ,le 10 au matin , vers 5 heures et demie , Auménancourt le Grand et la ligne d la Suippe sont attaqués par l’ennemi. Il sort du bois de Grands Usages et de boqueteaux situés plus à l’est et , profitant d’un intense brouillard qui ne se lèvera que lentement , il progresse en rampant , appuyé par son artillerie vers nos ligne : nous entendons siffler ses balles avant même de l’apercevoir ….

Il n’y a à Auménancourt le Grand aucun officier supérieur , aucune unité organisé , mais seulement quelques détachements comme le mien , auxquels se sont joints un certain nombre de pionniers : les 3 bataillons du régiment , ou plutôt ce qu’il en reste aurait été replié hier soir au sud de la Suippe

Nous engageons le combat contre les fantassins allemands , qui ne se montre heureusement peu agressif .Ils progressent cependant peu a peu et finissent par arriver à quelques centaines de mètres de nous .Alors que je me demande comment nous allons les arrêter , un soldat apporte un ordre du Colonel prescrivant aux détachements qui s'y trouvent à Auménancourt de se replier à 4 kilomètres plus au sud

Je fais atteler mon canon , réunis une cinquantaine d’homme que j’ai ramené hier et une trentaine d’isolés ramenés dans le village et nous quittons Auménancourt le Grand .Les survivants d’une compagnie du 2ème bataillon , laissé en arrière garde ( 10éme compagnie ) , s’y battront jusqu’au soir après avoir été encerclés par l’ennemi

Comme nous venons de franchir la Suippe sur le pont qui mènent , à travers bois , nous découvrons prés de lui un affreux spectacle : au milieu d’une série d’ entonnoirs creusés par des chapelets de bombes , qui ont abattu les arbres , gît toute la 2ème section de canons antichars de ma compagnie d’engins : les 3 pièces démolies entourés des cadavres de leurs servants …..Tous les soldats passent les yeux rivés sur les cadavres , sans dire un mot .Auménancourt le Petit est très abîmés par les bombes .

Nous montons vers Bourgogne , sous un soleil de plomb qui nous fait souffrir de la soif , accompagné par les obus de harcèlement qui éclate ça et la , parfois à faible distance ……
Je retrouve sur la route plusieurs soldats de la compagnie d’accompagnement du 3ème bataillon , ou je commandait une section de mitrailleuses au début de la guerre .Ils me disent que leur bataillon a subi de très graves pertes hier , d’abord au cours de violents bombardements subi dans le bois des Grands Usages , puis ensuite dans la plaine situé entre ce bois et Pignicourt , quand il a renforcé le 2ème bataillon forcé de reculer .
Ils me citent les noms de plusieurs hommes de ma section qui ont été tué , dont Trancart , mon ancienne ordonnance , qui s’est magnifiquement battu , parait il …..

Nous n’arrivons cependant à Bourgogne que vers midi , trempés de sueur et la gorge desséché .Le village est tenu par 2 ou 3 compagnies de pionniers …..

( L’Aspirant Raymond Boverat ira jusque Vougrey et assistera à la mort du Colonel Daval. Il fera partie d’un des 4 groupes d’hommes qui quittent le village en ce soir du 16 juin.

Malheureusement , il sera fait prisonnier avec son groupe prés de Quincerot dans l’Yonne le 18 juin au matin , tous totalement à bout de force )

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